Arche de Noé

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On n’en fait jamais assez !

Dans une contrée bien isolée, où les gens avaient des mœurs très étranges et des traditions qui donnaient la chair de poule, vivait Anderson, un chevalier qui venait à peine de frôler ses vingt-un printemps. Il était d’une beauté inouïe, jovial, grassouillet, rondouillard, d’un esprit vif, et les mots manquent pour décrire toutes les formidables qualités de ce bon gaillard.

Dans ce pays totalement différent des autres, où toute personne réfléchissait à deux fois avant de s’y ’installer, régnait un monarque invincible. Ce roi, après avoir beaucoup supporté son têtu de  premier ministre qui lui tenait tête et refusait de le reconnaître, mit en place une loi qui stipulait que toute personne décédée aurait, sur sa tombe, une stèle où on écrirait seulement son nom, son prénom et comment elle était dans la vie.

Le premier à partir pour l’autre monde fut son premier ministre. Et une stèle sur laquelle on lisait : « Charles Martin le têtu » fut posée soigneusement sur sa tombe, comme l’étoile sur le sapin de Noël. On ne pouvait ajouter un autre mot affectueux, comme par exemple « nous t’aimons » ou « on pense à toi affectueusement » ou même « tu nous manques », car selon le raisonnement de la population, qui pourrait aimer un têtu, qui pourrait penser affectueusement à lui, ou à qui manquerait-t-il ? Après plusieurs mois, le roi envoya son héraut informer la population qu’il passerait au cimetière dans peu de temps, afin de s’assurer que ses ordres étaient bien exécutés et, en même temps, voir comment étaient ses sujets d’autrefois, c’est-à-dire comment ils étaient avant de mourir… Tout le monde était content de la nouvelle. La loi avait bien été appliquée, chacun avait dit la vérité sur son défunt, une vérité qui resterait gravée au-dessus de sa tête à tout jamais, puisqu’il était au moins à deux mètres sous terre, inerte, la bouche bien fermée ; et ce n’était ni une revanche ni de la vengeance, c’était seulement la soumission à la loi.

C’était hallucinant ! Le roi arriva sur les lieux sous des applaudissements, des acclamations : « Vive le roi ! » « Notre roi bien aimé » « Roi des pauvres » « Père absolu » « Souverain honnête » « Majesté le Généreux », « le Bon », et beaucoup d’autres mots gratifiants que je ne peux rapporter à cause du brouhaha infernal causé par tous ces gens, trop excités par l’apparition de leur roi. Le souverain, fier de cet amour et des témoignages d’adoration que lui accordaient ses sujets, entra au cimetière. Les tombes étaient là ; aucun changement apparent à part les stèles, qui étaient toutes modifiées. Dans le souci de bien gouverner son royaume, il examinait les tombes, lisait, hochait la tête, de temps à autre la tournait, regardait son peuple, puis reprenait son inspection en s’arrêtant sur certaines sépultures, mettant la main sur son menton et les fixant du regard comme s’il pensait à quelque chose. Les stèles, que ce soit par leur prix, ou par le vocabulaire utilisé pour décrire le défunt, étaient différentes les unes des autres. On voyait par exemple sur celles qui marquaient les tombes des gens nobles : « Marc Antoine l’imbécile », » Charles Bernard l’idiot », « Brigitte Martin la commère », « Louise Le portier l’infidèle ». Et sur les stèles à vil prix, sur les tombes mal entretenues appartenant aux pauvres gens, on lisait : « Jean le cocu », ” Barbara Marchand la putain », « Clara Belanger la noix vide », ce qui voulait dire qu’elle n’avait pas pu, la pauvre avoir d’enfants, « John la zézette incomplète », car le malheureux n’avait pu faire qu’un enfant à sa femme, « Antoine le voleur », « Octave le brûlé vif », « Marie la bavarde »… Mais, à ma plus grande surprise, il n’y avait aucune stèle qui tenait des propos gratifiants, comme : gentil, généreux, débrouillard, honnête, etc.

Après avoir fait tout le tour du cimetière, le roi retourna dans son château, le cœur apaisé, croyant avoir accompli sa tâche comme il se doit, en permettant à son peuple de suivre son exemple et dire ce qu’il pensait de ses défunts, une vérité qui sort du mensonge, comme un cri de tonnerre, suivi par une accalmie.

Anderson, qui suivait son roi, s’était juré de faire tout pour être irréprochable. Il dépensait jusqu’au dernier sou pour venir en aide aux nécessiteux et, convoitant les qualificatifs de « charitable », et de « fidèle » sur sa stèle, exécutait jusqu’au plus futile ordre du roi ; puis il se maria, fit une grandiose fête de mariage à laquelle il invita grands et petits, riches et pauvres, et donna à chaque invité un petit cadeau significatif, pour décrocher le qualificatif de « généreux ». Il n’oubliait rien, se tenait toujours au service de son épouse, était très fidèle, très attentionné envers ses parents pour gagner le qualificatif de« reconnaissant ». Et, à force de s’occuper de tout jusqu’au moindre détail pour satisfaire tout le monde, il lui passa par l’esprit de payer sa tombe de son vivant et de préparer sa stèle ; de cette manière, sa femme aurait moins de choses à faire pour son enterrement. Il se fit donc faire une stèle et dicta au tailleur de pierre ce qu’il devait y écrire en lettres dorés : le pieux, le gentil, le généreux, le fidèle, le bon. Il ne restait plus de place, il commanda donc une autre pierre où il fit inscrire : le travailleur, le patriote, le courageux, l’honnête ; il ne restait plus de place ! Le tailleur de pierre lui conseilla d’en rester là. Anderson retourna à la maison, confia les deux stèles à son épouse et partit avec l’armée du roi pour une conquête. Malheureusement, la bataille fut rude et sans pitié. Le roi fut gravement blessé, puis succomba à ses blessures. Anderson, en voulant le protéger, fut transpercé par une flèche qui le mit raide sur le sol.

La nouvelle fut comme un coup de tonnerre sans précédent dans toute la contrée ; beaucoup de morts et de blessés, du jamais vu ! Dans un silence pesant, on enterra les morts. Anderson devait avoir les deux stèles qu’il s’était déjà préparées, mais son épouse, pensant que les vendre était plus intéressant, surtout qu’il n’y aurait plus personne qui subviendrait à ses besoins, en fit faire une autre, à prix très abordable, et je pus y lire : « le dépensier, l’irraisonnable, le faible de personnalité ». J’étais un petit peu choqué, mais bon. Le roi fut enterré et, puisqu’il s’agissait d’un personnage important, il avait droit à un grand mausolée. Chaque famille posa une stèle sur sa tombe, qui était plus grande que toutes les autres. Les gens ne se contentèrent pas de dire comment il était de son vivant, comme il l’avait ordonné, non, ils se donnèrent la liberté d’écrire ce qu’ils pensaient vraiment de lui. Les personnes aisées, instruites, écrivirent : « Enfin ! » « Tant mieux », « Bien fait pour toi ! », « Imbécile », « Pour qui tu te prenais ? » « Tu n’es pas mieux que nous », « Les enfants que tu as ne sont pas les tiens, ils sont de ton conseiller ! », « Toqué», « Vaniteux » etc. Les gens ordinaires, pauvres et communs écrivirent : « Connard » « C’est de notre argent que tu t’engraisses » « Où va l’argent des impôts ? Dis ! » « Tu as assez mangé, débarrasse le plancher ! » « Injuste » « Avare » « Ingrat », « Tu chies comme nous » « fils de… ». Les stèles formèrent une grande pyramide et beaucoup d’autres encore étaient accrochées partout dans le mausolée, au point qu’il ne restait même pas le moindre centimètre de libre pour y déposer une fleur ou allumer un cierge ; riche ou pauvre, grand ou petit, pas un ne manqua à son devoir de citoyen.

Le crépuscule prenait fin pour laisser place à la nuit. Tout le monde quitta le cimetière et intrigué, je fis un dernier tour pour voir ce que les gens pensaient les uns des autres ; je trébuchai presque, aïe ! Je baissai les yeux ; c’était une grosse pierre, non, c’était la tombe d’un bébé, une petite stèle que je renversai par imprudence : je me penchai, la saisis pour la remettre à sa place, et je lus « Pleureur », ce qui voulait dire que ce bébé pleurait beaucoup ; « chieur », ce qui voulait dire qu’il fallait lui changer souvent de couches ; « Rabat-joie ! », « Moche bébé » !!! Je sortis de cet endroit le sang figé dans les veines et fort heureux de ne pas être ni leur contemporain ni leur compatriote.

Le roi est mort ! Vive le roi ! Le roi successeur abolit de suite cette loi et, dans son premier discours à ses sujets, il leur conseilla d’éviter les préjugés, de dire du bien sur les gens morts ou vivants ou de se taire à tout jamais…

 

  • Auteur : Rmili Fatiha
  • Date de parution : 04/12/2017
  • Thème : La vie en société
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Updated: 23/08/2018 — 08:36

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