Arche de Noé

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Le chasseur aguerri

À la sortie d’un village, où le brouillard ne disparaissait qu’en début de l’après-midi, vivait un vieux chasseur en compagnie de son chien, son cheval et d’un chat qui n’était pas toujours présent. Il venait juste quand il ne trouvait pas sa pitance dans les champs, et repartait dès qu’il avait le ventre bien plein, pour réapparaître quand il ne trouvait plus rien à se mettre sous la dent.

Chaque jour, le vieil homme montait son cheval, et allait à la chasse, accompagné de son limier ; le félin les suivait quand il avait faim, s’il avait le ventre bien plein, il disparaissait au beau milieu du chemin, sans s’excuser, ni prévenir de son départ. Quand ils rentraient le soir, ils trouvaient toujours la maisonnette sens dessus dessous. Malgré son âge, malgré la fatigue, le vieillard remettait de l’ordre, puis donnait une bonne botte de foin à sa monture, un récipient  rempli d’os à son chien, se préparait un bon bouilli à la viande, et se servait après s’être assuré que ses amis étaient bien rassasiés.

Un matin, le cheval, las de voir ce félin jouir d’une liberté incomparable, s’arrêta de galoper d’un seul coup, et faillit désarçonner le vieux chasseur.  Ce dernier se hâta de mettre pied à terre, et lui demanda pardon en ces termes :

– Pauvre ami, je ne me rends pas compte que mes os deviennent de plus en plus lourds en vieillissant. Dorénavant, je ne te monterai plus. 

– Ce n’est pas le poids de tes os qui m’irrite, mais c’est la grandeur de ton cœur et ta tolérance. Pourquoi n’arrêtes-tu pas de nourrir un chat qui ne vient te voir que pour manger ? hennit le cheval.

– Pour être juste, je te fais une faveur à toi aussi. Désormais, je ne vais plus te monter, mais nous mettrons plus de temps pour chercher du gibier.

Des jours passèrent, puis des semaines, et le vieux chasseur, son fusil sur l’épaule, traînait ses jambes percluses de rhumatismes jusqu’à la forêt, empruntant des sentiers caillouteux et jalonnés de pierres pointues. Mais au début de la quatrième semaine, le chien s’arrêta tout à coup au beau milieu de la route, et refusa d’accompagner son maître.

– Mon pauvre chien, vieux méchant que je suis, pourquoi n’ai-je pas pensé que tu te fatigues à cause de mon rythme de marche, puisque je ne monte plus le cheval ?

– Ce n’est pas la route qui me fatigue ni le mouvement de tes vieux pieds, mais c’est ta générosité et ta clémence qui m’exaspèrent. Comment peux-tu continuer à t’occuper d’un cheval, si tu ne peux même plus le monter ? aboya le chien.

Souriant, le vieux chasseur répondit :

– Tu ne vas plus chercher le gibier, c’est moi qui vais le faire. Un chasseur sachant chasser, chasse sans son chien…Tu n’es même pas obligé de nous accompagner, et puisque je te libère de cette tâche, tu peux rester à la maison, et nous dire au moins, qui la met sens dessus dessous.

Le lendemain, comme il s’apprêtait à partir, il n’entendit pas les sabots du cheval derrière lui, comme à son habitude ; il tourna la tête, et le vit affichant un air pitoyable. Il eut peur qu’une maladie ait pris possession de son ami, et il accourut vers lui, le tâta, pour voir s’il se portait bien. Le cheval leva la tête et dit :

– Je ne comprends pas pourquoi je devrais te suivre, alors que le chien et le chat restent à la maison !

– Mon pauvre cheval, tu m’as fait une peur bleue, je craignais pour ta santé. Si ce n’est qu’en raison du privilège que j’ai accordé au chien et au chat, que tu as cette mine, alors, je te libère, reste toi aussi à la maison, j’irai tout seul à la chasse, mais surveillez bien cet intrus, qui vient et met ma maison en désordre.

Chose dite, chose faite, le chien, le chat et le cheval restèrent à la maison, les pattes avant allongées. Lorsqu’ils entendirent la porte grincer, ils tendirent l’oreille, se regardèrent un bref instant, puis jugèrent plus intelligent de se cacher, pour observer les alentours, et vite, chacun se trouva un petite cachette. Un singe des environs arriva, commença à chercher la nourriture, à renverser les récipients, à ouvrir le robinet, et ne pas le refermer, à vider les placards, et ne rien remettre en place. Le chien sortit alors de sa planque, sauta sur lui, le cheval et le chat avancèrent, tirèrent tous ensemble le singe, le poussèrent dans une cage, et verrouillèrent la porte en disant : « Tu ne partiras pas d’ici, avant que tu ne donnes des explications à notre ami, le vieux chasseur ».

Le soir, le chasseur rentra à bout de souffle. Il mit tout d’abord de l’ordre dans sa maison, et libéra le singe. Ce dernier se remit à sauter partout, à se suspendre aux rideaux comme à des lianes, ou encore à la lampe au milieu du plafond. Le vieux chasseur donna un bon picotin d’avoine au cheval, un bon récipient plein à ras bord d’os à son chien, un autre bol plein de lait au chat, et offrit une dizaine de bananes au singe, puis se prépara une bonne soupe au lièvre. Le cheval, dès qu’il eut fini, renversa le reste, et le dispersa dans toute la salle, le chat, dès qu’il eut bu la dernière gorgée de lait, donna un coup de patte au bol, et le jeta de l’autre côté de la maison, le chien, dès qu’il eut fini de décortiquer les os, les dispersa tous çà et là, puis prit le récipient dans la gueule, et le balança de toutes ses forces, pour qu’il atterrisse sur le buffet, et salisse le meuble ; les restes des bananes complétèrent le désordre.

Le vieux chasseur regarda patiemment ses amis, mettre le bazar dans sa maison, et avec sa gentillesse coutumière, leur demanda depuis quand ils se comportaient de la sorte. Le chien dit :

– Et depuis quand trouves-tu la maison sens dessus dessous, et ne l’avais-tu pas rangée ?

– Comme tu ranges la maison, chaque fois que le singe la met en désordre, tu vas le faire quand nous y mettons le chaos.

– Je peux laisser tout en ordre, mais ta gentillesse et la grandeur de ton cœur m’irritent. Tu permets au chien de ne pas te chercher le gibier, alors qu’il est un chien de chasse, tu pardonnes au cheval de ne pas te porter, alors qu’il est une monture, tu nourris le singe alors qu’il met ta maison en désordre, et tu me demandes pourquoi j’ai tout renversé ? miaula le chat.

Le chasseur aguerri, après avoir laissé tous les animaux s’exprimer, et dire ce qu’ils pensaient, et après un long moment de réflexion, car il prenait toujours son temps pour répondre, dit :

– Vous avez choisi de surveiller, jalouser, imiter aveuglément, alors que j’ai choisi d’être tolérant, patient, ordonné. Je ne permettrai pas à votre tempérament de guider le mien, et ne vous laissez jamais influencer par un comportement qui n’est pas le vôtre, et que vous jugez maladroit…

 

  • Auteur : Rmili Fatiha
  • Date de parution : 17/11/2017
  • Thème : La vie en société
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Updated: 23/08/2018 — 08:33

1 Commentaire

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  1. Certes, il ne faut pas se laisser influencer par des individus qui ne respectent pas le civisme… Le texte m’a plu, mais on voit bien que l’auteur cherche coûte que coûte à rappeler certaines habitudes saines de la vie quotidienne… Et pourquoi pas !

    France

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