Arche de Noé

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Gabriel

Gabriel est mon ami depuis ma prime enfance. Nous ne séparions presque jamais, mais depuis le décès de son père, sa vie avait changé radicalement. Les gens de notre village l’appréciaient, lui reconnaissaient générosité,  empathie et dévouement pour les autres, mais l’évitaient tout le temps.

Gabriel me faisait souvent de la peine, mais je ne savais pas comment l’aider. Devenu responsable de sa mère et de ses sept petits frères et sœurs, il devait être au four et au moulin, et pas que ça, il devait aussi se rendre à la fin de chaque journée chez son grand-père, malvoyant, à l’autre bout du village, lui remonter l’eau du puits, désherber son potager, traire les deux chèvres, et son grand-père avait toujours un service à lui demander avant qu’il ne rentre chez lui ; s’il ne trouvait aucune petite bricole à lui coller, il lui demandait gentiment de lui gratter le dos ou de lui masser le cuir chevelu, même s’il ne restait sur son crâne qu’une fine touffe de cheveux gris et gras. Gabriel prenait beaucoup sur lui, et ne refusait rien à son grand-père. Quand il rentrait chez lui, épuisé, il s’allongeait sur son lit, et baissait les paupières jusqu’aux premières lueurs du jour, pour se lever, reprendre la même besogne qu’hier, avant-hier et les jours écoulés.

Gabriel, malgré son dévouement pour sa famille, malgré sa présence auprès de toute personne qui lui demandait de l’aide, n’était apprécié que par peu de gens, ce qui me décevait bien sûr. La plupart des villageois évitaient de discuter un moment avec lui quand ils le croisaient, et il n’était pas indifférent à ce qu’il vivait. Je voulais bien l’aider, mais seul, je ne pouvais aller loin, alors je décidai d’en parler au berger Rafaël, son parrain. C’était un homme mûr, sage, qui tournait sa langue sept fois dans la bouche, avant de dire ce qu’il pensait. Il me montrerait sûrement comment je pourrais soutenir mon ami. « Gabriel était et est toujours quelqu’un de bien, il est mon ami, et on ne laisse pas tomber son ami, quand les choses tournent mal dans sa vie », pensai-je en hâtant mes pas vers la prairie, où se trouvait le sage monsieur.

Bien que le berger Rafaël fût le parrain de mon ami, il ne voulait jamais  lui donner de leçons ; il voyait que notre vie est la bonne conseillère, le meilleur seigneur et maître. Je m’assis près de lui, en haut de la colline, ce qui nous permettait d’avoir une vue panoramique sur notre village. Nous voyions toutes les maisons, le mouvement des habitants, des animaux domestiques. Et après un long moment d’hésitation, je lui confiai que je n’acceptais pas que mon ami et compagnon depuis des années, soit malheureux. Il baissa la tête, fixa l’aligné de fourmis qui s’acharnaient à remonter leur butin, dans la fourmilière. À un moment, je crus qu’il n’allait pas me répondre, qu’il refuserait d’intervenir, de dire ce qu’il en pensait, alors je me suis appuyé sur une grosse pierre pour me relever, et redescendre au village, bredouille. Mais il posa sa main gauche sur mon genou, appuya dessus pour que je me rassoie. Soulagé ! il allait enfin dire quelque chose. « Mon garçon, Gabriel a grandi sous mes yeux, il ressemble beaucoup à son père. Certes il est généreux, serviable, dévoué et a bien d’autres qualités, mais il mêle sa vie privée à son comportement avec des gens, qui ne savent rien de lui, et du coup, ne pourront comprendre et lui pardonner. Il crie pour un oui ou un non, fronce les sourcils devant ses interlocuteurs, répond d’une façon agressive, mais les gens ne sont pas responsables de ce qu’il vit. Eux aussi ont leurs soucis, leur problèmes, mais ne le montrent pas. ». Il s’arrêta, sortit une gourde de sa poche, avala quelques gorgés d’eau, puis me dit : « Jeune homme, si tu veux prendre ce conseil : tes circonstances, qu’elles soient bonnes ou mauvaises sont à toi seul, mais ta politesse dont l’élocution avec les autres est leur droit,  si tu les prives de ce droit, ils se retourneront contre toi ou te rejetteront. Ne te comporte pas mal avec les autres à cause de ta mauvaise humeur…» À ces mots, il prit mon épaule pour appui, se redressa et s’en alla.

Je me levai à mon tour, et pris le chemin du retour. Durant tout le trajet, je réfléchissais à une façon de transmettre à Gabriel le message du berger Rafaël, sans le vexer. « Ami pour le meilleur et pour le pire mon cher Gabriel. Un jour peut-être, c’est moi qui aurai besoin de toi. » 🙂

  • Auteur : Rmili Fatiha
  • Date de parution : 19/03/2017
  • Thème : La vie en société
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Updated: 23/08/2018 — 08:24

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