Arche de Noé

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Baudelaire.

C’était par un beau mois de septembre, où la température n’avait pas complètement baissé, la terre était revêtue de feuilles d’arbres de toutes les couleurs, rougeâtres, jaune pâle, marron clair et verdâtres, un vrai tapis qui bruissait sous nos pieds à chaque pas, que j’ai rencontré Baudelaire.

Lors de mon footing hebdomadaire, sur les sentiers étroits de la forêt d’Écouves, je m’attendais comme presque tous les dimanches, à ce qu’un faon déboule ou peut-être une biche, un écureuil ou un hérisson, mais à ma grande surprise, j’entendis un gémissement venant du côté est, je ne pouvais m’arrêter, pour ne pas changer de rythme. Je me dis que c’était certainement un animal en reproduction et passai mon chemin, sans y prêter trop attention. Au fur et à mesure que j’avançais, le bruit s’accentuait, jusqu’à ce que je me sois trouvé face à Baudelaire. Il était allongé sur le côté, la patte droite en sang.

J’oubliai le sport, la balade en forêt, mon rythme cardiaque et tout ce qui devait suivre, je m’agenouillai, pris mon sac à dos et commençai les premiers soins. Baudelaire se laissa faire, ses yeux et ses regards annonçaient la douleur qui le tortillait. Je nettoyai la plaie, mais la patte était cassée. En pleine forêt, je ne pouvais même pas le transporter sur mon vélo. Une idée me traversa l’esprit, il fallait que je construise une sorte de brancard avec des branches et le peu de matériel que je portais toujours avec moi, lors de tous mes footings. Baudelaire me vit m’éloigner, il s’appuya sur un côté, essaya de marcher, mais retomba. Impuissant, il releva la gueule et me suivit du regard. « Ne t’inquiète pas, Baudelaire, je reviendrai ! » Et c’est ainsi que j’ai donné un nom à mon animal de compagnie, je n’y avais même pas réfléchi. Pourquoi ce nom et non un autre ? Je ne saurais vous l’expliquer. « Dorénavant, tu seras Baudelaire ! »

Heureusement que je tenais de mon père le sens du bricolage et de ma mère la débrouillardise. Je réussis à fabriquer un brancard précaire, et y déposai le blessé. Je le traînai jusqu’à la route, et fis de l’auto-stop pour qu’on puisse le secourir.  Heureusement, un automobiliste s’arrêta, nous embarquâmes Baudelaire, et nous le transportions à la clinique vétérinaire. Le soir, papa vint le ramener à la maison.

Tout le monde était content du nouveau membre de la famille. Mon copain Paul, mon ami depuis l’école élémentaire était là aussi, pour partager avec nous la joie d’avoir Baudelaire parmi nous. Chaque matin, quand Paul passait pour que nous prenions le chemin du lycée ensemble, Baudelaire nous suivait jusqu’à la route principale et faisait demi-tour, car il savait bien qu’il n’avait pas le droit d’entrer à l’établissement. Le soir, quand je préparais les leçons avec mon copain, Il se couchait alors près de moi, allongeait ses pattes, posait la tête sur mon pied et attendait patiemment que Paul s’en aille, pour que je lui fasse faire sa petite promenade. Ma balade avec Baudelaire était un moment de détente, je longeais la Sarthe, il était à côté de moi, je lui parlais de ma bien-aimée, de ce qu’elle m’avait fait, de ce que je lui disais, de mes peurs, de mes angoisses. Il me regardait affectueusement, mettait sa tête sur mes genoux, puis la relevait et m’observait. Je ne pouvais cerner ce qu’il voulait me dire, mais rien que la chaleur animale qui se dégageait de lui me réconfortait. J’étais heureux d’avoir Baudelaire, d’avoir Paul, ami depuis l’enfance et d’avoir Emma que je prenais dans mes bras et serrais, chaque fois que je voulais lui dire que je l’aimais intensément, et que si je pouvais ouvrir ma cage thoracique et la séquestrer dedans, je n’aurais pas hésité. Je racontais tout à Baudelaire, sans retenue, même des choses très intimes, avec trop de détails, ce que je ne disais même pas à Paul.

Et il n’y a pas que des moments de bonheur. Nous devons accepter les moments difficiles avec courage, car ils ne seront un jour qu’un souvenir, comme les bons moments que nous avons vécus. Baudelaire venait juste de me réveiller, comme chaque matin, un petit peu avant sept heures, lorsque j’entendis mon téléphone vibrer. C’était la photo d’Emma sur l’écran, je tendis le bras pour saisir l’appareil, m’attendant à lire un gentil mot d’amour : « Tu me manques, Sacha » ou « Je rêve de toi toute la nuit » ou « J’ai envie de me lever le matin dans tes bras », mais à ma grande déception, je lus : « La photo de Baudelaire est dans tous les journaux, sa propriétaire le cherche… » Assommé par la nouvelle, je voulais l’enfermer dans la cave et ne plus le sortir, ou l’emmener à la campagne chez ma tante, dans les Pyrénées, mais alors que j’étais en pleine réflexion, papa ouvrit la porte de ma chambre, le journal à la main, l’expression de son visage me disant : « Il faut le rendre.» Papa me raconta que sa maîtresse faisait du jogging dans la forêt, qu’elle avait eu un malaise, les pompiers étaient venus la chercher, mais malheureusement n’avaient pas vu le chien… Quand papa eut terminé de me conter l’histoire, je me sentis coupable, injuste : durant toutes nos balades, je lui confiais mes craintes, mes malheurs, mes blessures, et à aucun moment, je n’ai su que lui aussi en avait, peut-être pires que mes maux, mais il ne les racontait pas, et ne me le faisait même pas sentir. Il était à l’écoute certes, mais il fallait que je comprenne que je n’étais pas le seul à vivre… Ce n’est pas parce qu’un copain, un ami ou un voisin nous écoute, qu’il n’a rien à raconter… Parler c’est naturel, écouter c’est culturel. Ce jour-là, le cœur inondé de chagrin, je partis rendre Baudelaire à sa propriétaire. Je les vis très heureux,  j’entendis la dame l’appeler « Espoir », je vis en lui le bonheur que j’aurais gâché, si je l’avais gardé pour moi, par amour ou égoïsme, je ne saurais vous dire. Je lui fis deux petites tapes sur le dos, en lui disant : « Ça y est, je m’en vais ! » Il resta indifférent, ne me suivit même pas du regard, non, il demeura presque collé à sa maîtresse, tellement la joie des retrouvailles était immense. Sur le chemin de mon lycée, la mort dans l’âme, je pensais à ma mamie, qui m’avait dit un jour, que la vie est un enchaînement de moments de bonheur et de moments de malheur, qui s’emboîtent les uns dans les autres, et qu’on ne peut pas vivre que les moments de bonheur, sinon, on n’aurait pas profité de notre vie complètement…

  • Auteur : Rmili Fatiha
  • Date de parution : 17/04/2017
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Updated: 22/08/2018 — 23:56

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